C'est brutal
L'ère du Fuck-Around-and-Find-Out
Note: Nicolas Machiavel, légèrement souriant, plutôt heureux d’avoir écrit Le Prince.
Peut-être que Par vagues n’est, au fond, qu’une suite de ruminations publiques — le lieu de mes errances pour tenter de comprendre le monde. Peut-être que je m’y autorise un style qui déborde des cadres médiatiques habituels : «une opinion tranchée, une thèse sans compromis». Peut-être aussi que cette errance, parfois décousue, n’a rien de pertinent et qu’elle viendra, parfois, vous gosser. Bref, Par vagues est né de ces questionnements. Je m’interroge, ces jours-ci, sur une époque que je qualifierais de brutale.
***
Depuis le kidnapping ridiculement spectaculaire de Nicolás Maduro — président défait par Trump — au Venezuela, en pleine nuit, j’observe. La complexité de l’opération militaire impressionne. Mais…
Dans mes errances nocturnes – la mélatonine tarde parfois à m’assoupir - je scrolle, malheureuse, pour comprendre. Puis, un vent d’espoir. On m’a appris que nous entrions dans l’année (du calendrier chinois) du Cheval (oui, 2026 ; 2025 était celle du Serpent. Merci bonsoir, maudit snake . Adieu 2025). J’aimerais ça croire en la magie et à la clairvoyance, moi aussi.
Alors, que dire de cette foutue brutalité qui nous assomme déjà en cette pourtant si prometteuse année chevaline? 2026, sois bonne pour nous.
On parle d’un nouveau monde. D’impérialisme.
On affirme que ce qu’a dicté Trump — le kidnapping, immortalisé par la photo de Maduro menotté arborant piteusement son sweat pants Nike passablement maculé (en rupture de stock un peu partout sur Internet) du 3 janvier — reprend la même iconographie que celle de 1989, au Panama.
Et oui, en 1989, les États-Unis envahissent le Panama et capturent le président Manuel Noriega. Celui-ci est ensuite jugé et condamné devant les tribunaux américains pour trafic de drogue. Les photos du 3 janvier 1989 et du 3 janvier 2026 s’équivalent.
L’histoire se répète.
La brutalité.
La prédation.
La conquête.
Et ces images — dignes d’un mauvais blockbuster — qui s’imposent, en rafale, sur nos fils d’actualité. La Maison-Blanche elle-même a relayé sur son compte X une photo de Trump au style conquérant, botoxé, posant en triomphateur, surplombé de l’adage : Fuck around and find out (FAFO).
Édifiant. Mon fils m’a demandé, justement : pourquoi Trump veut-il contrôler le Venezuela ? Trump est obsédé par leur réserve de pétrole — la première réserve mondiale — et accuse le Venezuela de narcotrafic (vieille rengaine). Mais au-delà du prétexte, le discours glisse vers autre chose : la conquête, l’hégémonie assumée. Un monde où la force prime, où le droit international devient décoratif. Nous entrons dans une ère sans foi ni loi, celle de la brutalité revendiquée, du FAFO érigé en doctrine. Le message est clair : tassez-vous, les faibles.
Je suis à boutte, gang.
Dans quel monde vivons-nous, mon fils ?
Celui de L’Heure des prédateurs, tel que décrit par Giuliano da Empoli. Ma vision du monde, comme celle de da Empoli, n’est pas idéaliste. Elle est réaliste.
Ce qui anime Trump, dans toute son ambition prédatrice, existe aussi en certains d’entre nous : le désir de domination. Plus je le scrute, plus il m’apparaît partout : dans nos querelles sur Facebook, dans nos chambres d’écho qui se lamentent sans jamais s’écouter. Je veux te dominer par la pensée, épais.se.
Dans le mépris tranquille des puissants qui décident.
Saviez-vous que le Canada perd entre 25 et 30 milliards de dollars par année à cause de l’évitement et de l’évasion fiscales. Les principaux bénéficiaires :
– les grandes fortunes,
– les multinationales,
– les entreprises qui exploitent les paradis fiscaux.
C’est brutal. De la domination. Du capitalisme.
L’intelligence artificielle nous rend aussi plus brutaux : béquille mentale, elle atrophie la pensée au nom de la productivité. Les réseaux sociaux et l’ultra-connectivité nous rendent dépendants à la consommation, nous anesthésient. Ils nous assomment. Et les nouveaux milliardaires sont ceux qui dominent l’IA.
C’est brutal.
Trump est le président de l’idiotie, de l’absurde et de la brutalité. Plus rien ne nous étonne. À force d’assister à des mauvais show— comme celui du 3 janvier — nous nous endormons. Nous nous aliénons.
Trump n’est pas seul. La brutalité est partout. Les prédateurs décrits par da Empoli sont prêts à tout pour parvenir à leurs fins, dans une lecture instrumentale de Machiavel où l’efficacité prime sur toute considération morale. Ils sont en Hongrie, en Italie, en Pologne, en Russie, etc.
Ils insultent, injurient, mentent, manipulent. Chez Machiavel, le pouvoir n’est pas jugé à l’aune de la vertu morale, mais à celle de sa capacité à se maintenir face à l’instabilité, à la peur et au conflit. La fin — la conquête et la conservation du pouvoir — justifie alors l’usage de la ruse, de la force et de la dissimulation. C’est aussi, ça, l’heure des prédateurs. À l’ère de la brutalité et du machiavélisme, le populisme d’aujourd’hui trouve un terrain fertile. Il procède par simplification extrême du message par les réseaux sociaux, par désignation d’ennemis et par affect plutôt que par raison, afin de séduire les masses et d’obtenir des gains électoraux rapides. Au nom du pouvoir, ces prédateurs dominent, imposent, écrasent. Ce n’est plus la politique comme art du compromis, mais comme exercice de prédation. Et de l’impérialisme.
Et c’est brutal.
P.-S. — J’essaierai de maintenir une cadence acceptable avec Par vagues. Deux textes par mois, et un texte réservé aux abonné·es payant·es. Cela fait partie de mon engagement. D’autre part, ne m’écrivez pas trop sur Insta. J’ai pris une pause des réseaux sociaux depuis le temps des fêtes…
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